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Arménie, 2010

Odzoun, samedi 5 juin 2010

Il fait beau et très chaud. Les visites des monastères de Haghpat (1) et Sanahin terminées, nous prenons la route vers le sud en direction d’Odzoun (2). Elle commence par suivre la vallée du Debed avant de monter sur le plateau qui domine cette dernière. L’arrivée en haut permet de constater que le ciel se charge sur tous les massifs alentour. Bien embêtant, nous qui avions l’intention de planter notre tente là, mais un plateau entouré de montagnes sur lesquelles grondera l’orage n’est pas un abri sûr pour la nuit, rien pour arrêter les rafales de vent. Un chemin juste carrossable sur la droite conduit à quelques terrains qui auraient fait notre affaire s’il n’y avait eu la menace de l’orage. Tant pis, nous poursuivons. Si nous sommes venus à Odzoun, nous n’y sommes pas tout à fait mais il ne doit pas rester plus d’un ou deux kilomètres, c’est pour visiter la basilique. Au passage, un terrain un peu en contrebas de la route mais accessible en voiture et bordé de quelques arbres offrira un meilleur abri que le plateau tout nu. Courte halte pour l’examen du terrain et nous voilà repartis pour le centre-ville. Ville est d’ailleurs un peu exagéré, gros village plutôt. Comme dans bien d’autres lieux habités, la chaussée se transforme rapidement en mauvaise piste mais l’habitude aidant, pas d’hésitation et contrairement à d’autres lieux, la recherche est facile puisque la basilique se voit de la place principale.

Visite. Soleil à l’entrée, nuages à la sortie, l’orage arrive vite parfois. Un beau bâtiment ancien (3) (5e-8e siècle). Comme souvent, nous y passons un bon moment : visite de tous les coins et recoins possibles, malgré son âge, l’intérieur est en bon état et reste utilisé, une vierge à l’enfant d’époque est sculptée dans son mur nord, à l’extérieur par contre, les galeries qui la bordaient sont effondrées. Par ailleurs, le terrain qui l’entoure est très très bien pour le camping, herbeux à souhait (bon matelas), abrité par un mur d’enceinte, plat à bien des endroits… Nous hésitons longtemps avant de nous dire que ce n’est peut-être pas idéal, nous sommes samedi et demain sera dimanche, qui sait si nous ne dérangerons pas, c’est en plein village et nous sommes sûrs de voir défiler les trois quarts de la population, curieux de ces étrangers chez eux, pas un coin à l’abri des regards et pas un coin aux alentours. Et pourtant, ces contacts avec les habitants sont intéressants. Pour la première fois, nous rencontrons des français, un groupe de Franc-comtois visitant le pays en 9 jours.

Au bout d’une ou deux heures, nous sommes de nouveau à la recherche d’un emplacement. Visite des deux déjà trouvés et recherche un peu plus loin sur les routes qui mènent aux villages voisins. Nous sommes prudents, nous pas à cause des gens, ils sont tous plus accueillants et serviables les uns que les autres, mais en raison des orages. Nous en avons quasiment tous les soirs, de 20 h à minuit-1 h et il est déjà arrivé qu’ils soient accompagnés de trombes d’eau. Donc terrain plat, oui, mais surtout pas en cuvette. Nous passons ainsi un long moment au premier endroit trouvé, mais les nuages montent, noirs, très noirs, sur les montagnes. Au moment de monter la tente, nous optons pour celui du bord de route, le vent qui se lève et quelques gouttes nous pressent. Tout est monté en un instant, bien amarré, la voiture tout près pour couper le vent. Impeccable !

Les gouttes n’étaient qu’une fausse alerte. Nous avons tout le loisir d’admirer la vallée, gorge profonde, au bord de laquelle nous sommes installés, notre terrasse ! Des appels venus des rochers de la falaise attirent notre attention. Ils ne nous sont pas inconnus, ce sont des bergers qui guident les troupeaux et parlent entre eux. Ils sont toujours difficiles à trouver du regard et ce sont toujours leurs appels qui nous les signalent. Nous finissons par les localiser et, effectivement, un gros troupeau de bovins remonte la route de la vallée. Aucun doute, ils passeront par notre terrasse et il faudra veiller à ce que les vaches contournent notre emplacement. Pour cela nous disposons de la voiture et d’un bâton, normalement, cela suffit, la voiture pour barrer la route et obliger au contournement et le bâton pour les récalcitrant(e)s. Mais l’information circulant vite et à notre insu, d’autres personnes sont venues pour obliger les troupeaux à passer par la route au niveau de la tente, tant et si bien qu’il ne reste rien à faire.

L’un des bergers, K. (4), vient vers nous et nous fait comprendre qu’il n’est pas question de dormir ici avec l’orage qui gronde tout autour, que nous devons le suivre et venir chez lui. À notre tour, nous lui faisons comprendre que nous sommes très bien ici, que nous n’avons pas peur de l’orage et que nous en avons même l’habitude. Il insiste. Les échanges durent un bon moment, le troupeau est déjà loin, ses compagnons l’appellent mais il reste et les échanges continuent. Je ne sais pas si on imagine bien la situation : nous parlons quelques langues et il n’en comprend aucune, il parle aussi quelques langues, au moins l’arménien et le russe, et nous n’en comprenons aucune. Les quelques mots échangés, au sens où ils sont compris par K. et par nous, se réduisent à bonjour (en arménien), tente (en russe), maison (en russe), merci (en arménien)… Le reste est mimé, comment mimer le fait d’avoir l’habitude de l’orage par exemple ? L’observation de la scène doit être amusante, elle attire, les quelques voitures qui passent ralentissent ou s’arrêtent et quelques passants traînent le pas. Ce n’est pas notre première invitation. Bien que l’hospitalité soit franche et très répandue nous résistons, les personnes qui l’offrent n’ayant pas toujours les moyens de le faire mais mettant un point d’honneur à recevoir le mieux possible quitte à s’endetter. Cette fois, nous finissons par céder. Démontage rapide de la tente et nous voilà partis à trois en direction du village.
Arrêt, nous sommes arrivés. K. descend et ouvre le portail. Maison basse assez grande, grand jardin, cour cimentée. Nous ne savons rien de K. si ce n’est qu’il a passé la journée avec le troupeau. Berger n’est sans doute pas un métier haut de gamme, il faudra faire bien attention. Chez lui, une seule personne, sa femme. L’a-t-il prévenue par téléphone ? Pas impossible mais pas certain. Elle ne manifeste aucune surprise et se met rapidement à des préparatifs. Nous sommes installés assis dans la cuisine et, à défaut de pouvoir dire grand-chose, observons. Dès qu’elle sait que nous sommes Français, elle appelle l’un de ses enfants, à Erevan, qui parle français pour le mettre au courant. Le mime permet d’aller assez loin. Ils ont trois enfants (en russe), tous dans la capitale (en arménien), tous ont de grosses voitures (noms de marques) et sans doute soit de belles situations soit des perspectives de belles situations (en russe). Ils ont aussi cinq petits-enfants. Notre photo de famille, deux cartes postales de notre ville et une photo de la maison sont bien pratiques pour alimenter la conversation.

K. nous fait comprendre qu’il doit aller s’occuper des vaches, que trois d’entre elles lui appartiennent, que c’est l’heure de la traite, qu’il en a pour ¼ d’heure, qu’ensuite nous prendrons le repas et qu’il en profitera pour nous offrir de l’alcool.

La cuisine est une pièce carrée, éclairée par une lampe centrale. La télé fonctionne de façon continue sans que personne n’y prête attention au point qu’aux informations nous assistions à une remise de légion d’honneur (5) à un Arménien en France et que personne ne remarque que c’est en France alors que nous sommes là et qu’ils savent d’où nous venons ! Côté cuisine proprement dit, un évier où le robinet coule sans discontinuité, sans doute une source captée dans la montagne, une cuisinière au gaz, des casseroles, quelques étagères, une petite table. Dans le reste de la pièce, deux lits, nous sommes assis sur l’un d’eux, et la fameuse télé. Tout est propre et bien rangé. Les travaux de préparation consistent en cueillettes dans le jardin, lavage, cuisson et dressage. Nous voyons passer des herbes connues et d’autres inconnues, de la saucisse, du fromage, du pain, des pâtes, etc. Les propositions d’aide ou de participation sont refusées.

À un moment, on nous montre notre chambre à coucher, une pièce sombre, sombre parce que c’est le soir mais sombre aussi parce que la fenêtre n’est pas grande et que la lumière n’éclaire pas beaucoup. Il s’y trouve un lit énorme, une grosse armoire et d’autres meubles. Immédiatement, question : OK pour la chambre, mais n’est-ce pas la leur et où dorment-ils ? Tout simplement dans la pièce d’à côté, l’autre chambre, donc pas de problème. En plus de ces trois pièces, l’entrée donne accès au cabinet de toilette ainsi qu’à un couloir large qui dessert les chambres et derrière la cuisine se trouve une pièce pour les réserves. Devant la maison, perpendiculairement à la rue, la cour.

Lorsque K. nous a fait comprendre qu’il en avait pour ¼ d’heure, nous savions bien que ce n’était pas possible. C’était sans importance et nous avons profité du temps libre pour courir dans un magasin et acheter des chocolats, cela se fait et est apprécié. Nous avions bien conscience qu’une boîte de chocolat en échange de l’hospitalité (repas, hébergement, petit déjeuner) n’est pas suffisant mais il restait la possibilité de compléter par quelques billets dans une enveloppe au départ.

Fait étrange, dans tous les préparatifs, il n’y a que trois, trois assiettes, trois fourchettes, trois verres… Nous nous en inquiétons et Mme K. nous fait comprendre qu’elle ne mange pas pour des raisons médicales. Nous verrons. La table est mise, nappe, serviettes en papier et tout le reste, sous la tonnelle, dans le jardin. Un repas, c’est tout sur la table et chacun prend ce qu’il veut dans l’ordre qu’il souhaite. Au menu, soupe d’un légume inconnu et d’un peu de pommes de terre, conserve d’une plante inconnue, saucisse genre salami, fromage, pain, fromage blanc frais, pâtes, tranches de lard, salades variées. Tout est appétissant et tout est bon. En fait, on commence par la soupe, avec du pain. Elle est bonne, mais nous n’arrivons pas à savoir à quoi elle est, ou plutôt nous ne comprenons pas les explications qui l’accompagnent. Viennent ensuite les salades et le fromage. Les salades, ce sont de tout jeunes pieds de salade, de petits oignons, de la coriandre, tous frais cueillis, sans assaisonnement, simplement passés à l’eau et consommés avec du fromage et du pain. J’allais oublier la boisson, de l’alcool, K. avait dit vodka et c’est fréquemment le cas. À chaque fois que nous avons été invités, il y avait de la Vodka, ils semblent en faire une consommation importante. Être invité est simple, il suffit de se trouver là ou de passer par là lorsqu’ils préparent des brochettes ou d’autres grillades. Cela commence alors par un toast, la Vodka est servie sans avoir le temps de s’en apercevoir, suit un discours, à défaut d’en comprendre un mot, nous saisissons parfaitement le sens de la situation. Eux, c’est cul sec, nous pas. Et retoast… Nous sommes aussi invités à en porter et c’est à leur tour de ne rien comprendre ce qui n’empêche pas le cul sec qui suit. Je m’en tire en faisant comprendre que je conduis et que je ne dois donc pas boire (le taux officiel est 0). Eux doivent s’en tirer en attendant longtemps avant de reprendre la route. C’est très convivial. En même temps, on offre du concombre, du fromage, des grillades… On fait des photos, tous, ils en raffolent. Au bout d’un moment on s’éloigne mais parfois d’autres groupes sont si proches qu’on se trouve comme happé. Et rebelote. Retour au repas chez K. La boisson, l’unique boisson du repas est de l’alcool. La bouteille de Vodka ne contient pas de la Vodka mais un alcool de prune qu’il distille lui-même, il est excellent. Le régime est le même : toast-cul sec et ainsi de suite à chaque plat. J’ai un peu de mal à considérer un alcool, même très bon, comme boisson à table. J’en bois peu, m’en sortant cette fois-ci avec des raisons médicales. Mais il faut bien reconnaître que son alcool était vraiment excellent. Manifestement, K. était très content du régime de la soirée ce qui laisse penser que ce régime n’est pas l’ordinaire. Nous continuons ainsi. À un moment arrivent les pâtes. Elles se consomment recouvertes de fromage blanc frais. C’est original et ma foi pas mal du tout. La conserve est un bocal d’une ombellifère, en ce qui concerne la taille, il s’agit d’une variété entre le persil et l’angélique, le goût est nouveau pour nous, ce n’est pas mal non plus. Nous ignorons le nom de cette plante, mais nous savons ce que c’est puisqu’il y en a dans le jardin. Le repas se termine par un verre de lait frais, la traite de la soirée, chaud et sucré. Du lait comme on ne trouve plus chez nous puisqu’il est interdit de vendre du lait pur. Succulent. Presque tout ce qui a été consommé est produit par eux. Seule la saucisse, les pâtes et le pain ont été achetés, c’est rassurant quant à la dépense. Mme K., c’est vrai, ne consomme pas la même chose ou très peu, mais au moins elle est là.

Nuit d’une quiétude jamais atteinte au cours de notre périple. K. nous avait dit qu’il se lèverait à 6 h pour s’occuper de ses bêtes, c’est certainement vrai, mais aucun bruit ne nous parvient. Nous finissons par nous lever, le soleil est déjà haut et, malgré les menaces de la veille, il n’est pas tombé une goutte de la nuit. Le petit déjeuner nous attend presque. Fruits secs, café, chocolats, gâteaux. K. revient. Le temps qui précède notre départ est consacré tout d’abord à la visite des lieux. Le jardin avec toutes ses variétés d’arbres fruitiers, ses fleurs, ses épices et les préparations pour les plantations de légumes. La porcherie. Le veau (les trois vaches sont déjà parties). Viennent ensuite les photos. Ils organisent certaines prises de vue en fonction des fleurs du jardin, les pivoines ayant leur préférence ! Échange d’adresses, une opération longue et complexe dans la mesure où que ce soit en russe ou en arménien, l’alphabet est spécifique et la transcription aléatoire. Double écriture pour chaque : arménien et transcription, russe et transcription. Heureusement que je sais lire l’un et l’autre. Départ vers 10 h après avoir donné notre programme, arrêt à Kobayr, visite de Vanadzor puis de Stepanavan. Si nous étions allés directement vers Erevan, sans doute Mme K. serait-elle venue avec nous, mais il nous reste encore 5 jours avant d’y retourner, le temps de partir pour le nord-ouest puis l’ouest du pays.

Halte inoubliable. Hospitalité inconnue de nous, que de fois nous sommes-nous dit que s’ils venaient en France, ils seraient déçus. Bonheur simple.

Merci, merci, mille fois merci.


1 Prononcer harpat(e) avec un h expiré

2 Prononcer odzoun(e)

3 Photo assez mauvaise à l’adresse http://fr.wikipedia.org/wiki/Odzoun

4 Rien à voir avec K. du Château ou K. du Procès de Kafka bien sûr

5 Heureusement, ce n’est pas notre président qui la remet, un mois sans en entendre parler repose